Sortir du carcan du Franc CFA ? Oui, mais comment et de quel « éco » parle-t-on ?

04/05/2022

Extraits du chapitre IV « L’Afrique sous influence, mais en lutte » du livre «La monnaie : Du pouvoir de la finance à la souveraineté des peuples» de Rémy Herrera

Introduction : dans ce chapitre, et en particulier dans ces extraits, Rémy Herrera aborde l’importance pour chaque pays de recouvrer sa souveraineté en matière de monnaie, et ce notamment pour l’Afrique ; la signification du franc CFA et de sa signification en matière de souveraineté, de souveraineté de la monnaie et de maîtrise du développement ; de la mainmise sur le développement par la haute finance et la spéculation ; des changements en discussion relatifs au franc CFA, sous l’appellation proposée éco ; mais aussi de quel éco parle-t-on, celui pensé par le Président Emmanuel Macron, et qu’on pourrait appeler celui de la « Françafique » ? ou celui rejoignant une vieille idée de la CEDEAO ? Toutes ces questions touchent évidemment aux problèmes de développement : au développement pour qui et pour quoi ? celui que souhaite la finance ou celui conforme à l’intérêt des peuples d’Afrique ? Ira-t-on au travers de la nouvelle monnaie vers un « panafricanisme » très néolibéralisé ou vers un développement de l’Afrique plus autonome ? Telles sont, parmi d’autres, les questions que Rémy Herrera tente d’éclairer. CETIM

Fonctionnement effectif et avantages prétendus du franc CFA (pp. 137 et s.)

[…] Les défenseurs du CFA en Afrique de l’Ouest avancent l’argument de résultats – selon eux satisfaisants – enregistrés en termes macro-économiques par les pays de l’UEMOA, [Union économique et monétaire ouest-africaine] juste avant que n’éclate la crise globale liée à la pandémie de Covid-19. Ainsi, pour l’année 2019, le taux de croissance des PIB était dynamique dans la sous-région, à plus de 6,0 %, soit davantage que la moyenne de l’ensemble de l’Afrique subsaharienne. Cette même année, l’augmentation des prix restait maîtrisée, à moins de 1 %, tandis que le déficit budgétaire avait été réduit et le taux d’endettement limité en proportion de la richesse des nations, respectivement autour de 2,5 % et de 44,5 % de la richesse nationale.

Des limites et des critiques… (pp. 138 et s.)

[…] Pourtant, le fait est que, par construction, les participants aux espaces de la zone franc voient l’autonomie de leur politique monétaire considérablement entamée. C’est un euphémisme. Concrètement, ils ne disposent plus de souveraineté monétaire du tout. Ils n’ont pas en mains les instruments de la dévaluation, ni ceux des réserves de change, encore moins ceux du contrôle des changes… La ligne en la matière n’est dictée que par le Trésor français – et la Banque centrale européenne. La pyramide des soumissions des pays africains concernés par la zone franc cumule aussi celles à l’égard des institutions financières internationales – au premier rang desquelles le FMI – et bien sûr, au-dessus de tout, des actionnaires des puissants oligopoles financiers mondiaux.

[…] Les mécanismes de la coopération monétaire avec la France n’ont aucunement permis de faire évoluer les productions nationales et l’insertion internationale de ces économies, toujours très largement spécialisées dans les secteurs primaires de matières premières, qu’il s’agisse de biens agricoles ou de ressources naturelles. La diversification des structures productives de ces pays est très limitée, leur extraversion exacerbée, comme nous l’avons souligné.

[…] Comment ne pas reconnaître l’urgence de remise en cause de la mission de Banques centrales sous-régionales, BCEAO [Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest] et BEAC [Banque des États de l’Afrique centrale], qui ne se voient fixer aucun objectif d’accélération de la croissance et de création d’emplois ? Souvent mis en exergue, le « dynamisme » de ces économies – dans l’UEMOA bien davantage que dans la CEMAC [Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale] – reste cependant dépassé, en moyenne, par les résultats en termes de taux de croissance du PIB des pays situés hors des zones franc. D’autant que la croissance récente de l’Afrique de l’Ouest francophone – jusqu’à l’éclatement de la pandémie de Covid-19 – semble à mettre au crédit moins de la BCEAO que de l’essor de la demande mondiale, de l’envolée des cours des matières premières et d’une appréciation (temporaire) du dollar étasunien face à l’euro, et conséquemment vis-à-vis du franc CFA.

Comment ne pas admettre la nécessité d’assouplir les modalités actuelles du fonctionnement des systèmes de financement de ces économies ? En zones franc CFA, les taux d’intérêt réels supportés par les emprunts restent très élevés (atteignant dans certains cas 15 %), ce qui ferme les voies d’accès à des prêts pour nombre d’agents, que ce soit des entreprises ou des ménages. Face à la faiblesse des productions et aux rigidités des structures économiques, une ouverture des vannes du crédit pourrait encourager les importations, qui sont payables en devises. Or, une pénurie de devises risque d’entraîner une dévaluation. C’est pour éviter cet enchaînement que les Banques centrales de la zone incitent les banques commerciales à rationner le crédit, de peur qu’il n’accélère les sorties de devises. La BCEAO et la BEAC préfèrent défendre coûte que coûte un arrimage des francs CFA sur l’euro, plutôt que d’offrir à leurs économies des conditions de financement adaptées aux besoins. Les conventions de compte d’opérations stipulent que les Banques centrales des deux zones doivent assurer un taux de couverture de 20 % de l’émission monétaire. Ces obligations contractuelles de seuil minimum sont en pratique plus qu’honorées, puisque les États africains constituent généralement des réserves de change qui se situent entre 95 % et 105 %. Les avoirs extérieurs nets déposés par la BEAC sont même proportionnellement les plus élevés, alors que l’utilisation de ces placements paraît sans doute encore plus pressante en Afrique centrale.

L’éco… mais lequel ?

Comme on le constate, le franc CFA se révèle être sur ces nombreux plans un échec retentissant. À tel point que maints observateurs remettent en cause la pertinence de ce dispositif en insistant sur les coûts à supporter par les pays membres, qui n’ont pas de politique monétaire autonome. Des voix se font même entendre au sein des sphères de la haute finance et des instances du FMI pour suggérer l’urgente nécessité d’en finir avec la parité fixe du franc CFA vis-à-vis l’euro et d’adopter une monnaie plus faible, mais mieux adaptée aux structures productives domestiques. Les blocages restent cependant importants, tant côté français chez les tenants de la Françafrique que de celui des classes dirigeantes africaines opposées à la fin des privilèges que contribue à leur conférer le franc CFA, notamment en leur permettant d’importer bon marché des biens de consommation de luxe… et de placer aisément et sans frais leurs avoirs à l’étranger.

Des changements ont toutefois eu lieu récemment en Afrique de l’Ouest. Il convient de rappeler au préalable que, dans cette partie du continent, une institution surplombe l’UEMOA ; il s’agit de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), qui rassemble 15 pays : les huit membres de l’UEMOA plus, par ordre de poids économiques décroissants, le Nigeria, le Ghana, la Guinée, le Sierra Leone, le Liberia, le Cap-Vert et la Gambie1. Lors de l’une de leurs rencontres au sommet, organisée en juin 2019 dans la capitale nigériane, Abuja, les 15 économies de la CEDEAO relancèrent une idée déjà assez ancienne : celle de la création à l’échelle régionale d’une monnaie unique, appelée l’éco. Un institut monétaire censé préparer les outils d’une future Banque centrale était mis sur pieds. Cet ambitieux projet, dont l’horizon était initialement prévu pour 2020 – ce qui était irréaliste, qui plus est sans calendrier précis –, visait aussi à faire coïncider le périmètre de la CEDEAO avec ceux des deux unions monétaires dont la fusion était envisagée, la ZMAO [Zone monétaire d’Afrique de l’Ouest] et l’UEMOA. Cette dernière devait donc en théorie abandonner le CFA, mais les règles explicites du nouveau régime de change de l’éco par rapport à l’euro et au dollar avaient été volontairement laissées en suspens ; l’échéance de 2020 avait elle-même été repoussée, car les critères de convergence stricts fixés (en termes de limitations de l’inflation, du déficit budgétaire et de la dette publique) n’avaient été atteints par aucune des économies de cet ensemble.

Si de sérieuses difficultés encombrent le chemin de cette régionalisation monétaire – notamment parce que le rapprochement des pays de la CEDEAO a montré ses limites, en particulier dans les accords commerciaux passés avec la zone CFA –, il y a tout lieu de penser qu’une monnaie unique agirait comme un facteur d’intégration. D’autant que les flux d’échanges sont bien plus intenses dans la CEDEAO que dans l’UEMOA (par exemple, entre le Nigeria ou le Ghana et leurs voisins francophones respectifs). Ce processus permettrait également de mettre un point final à une tutelle monétaire néocoloniale archaïque en Afrique de l’Ouest – et peut-être ailleurs sur le continent. Mais une telle perspective est apparue inadmissible aux dirigeants français et à leurs acolytes locaux qui, main dans la main, court-circuitèrent les efforts de la CEDEAO.

Le 21 décembre 2019, le président français E. Macron et son homologue ivoirien A. Ouattara annonçaient conjointement un changement de nom du franc CFA ; lequel s’appellera désormais dans les huit pays de l’UEMOA… l’éco ! Tout comme le nom de la monnaie antérieurement choisie pour être la future devise de la CEDEAO, même si les deux n’ont rien à voir… Il fut décidé de clôturer le compte d’opérations sur lequel l’UEMOA avait jusqu’alors l’obligation de déposer auprès du Trésor français au moins 50 % des réserves de change des pays membres – réserves qui pourront dorénavant être gérées selon le bon vouloir de ces derniers –, mais aussi de mettre fin à la présence de représentants français au sein de la gouvernance de la BCEAO. La France dit que, par conséquent, elle a supprimé les « irritants politiques » qui rappelaient trop explicitement sa domination néocoloniale. Mais elle oublie d’ajouter qu’elle conserve la réalité de son contrôle, puisque c’est elle qui assurera bien sûr la convertibilité de la « nouvelle monnaie » ouest-africaine.

Comment, d’un côté, rassurer les marchés financiers en continuant à chapeauter depuis Paris un « panafricanisme » très néolibéralisé ? Comment, d’un autre, persuader que le droit de disposer de sa propre monnaie, pourtant effectif en Gambie, serait inapproprié au Sénégal qui l’entoure ? Comment convaincre que, ce que sont parvenus à faire des pays de la taille du Cap Vert ou de l’île Maurice, à savoir, gérer une monnaie nationale, serait hors de portée d’économies beaucoup plus grosses, telles que celle de la Côte d’Ivoire ou du Cameroun ? Absurde. La désapprobation manifestée par le Nigeria et le Ghana, suivis par le Liberia et le Sierra Leone, pourtant bien réelle et à vrai dire tout à fait justifiée, resta modérée et contenue dans l’enceinte de la CEDEAO. Lors de son sommet extraordinaire de février 2020, l’objectif de lancer une monnaie commune ouest-africaine fut confirmé, mais son report entériné ; la « réforme » du franc CFA apparaîtrait dans ce contexte, comme une étape non antagonique avec la mise en œuvre de l’éco CEDEAO.

Il serait selon nous judicieux, dans l’intérêt fondamental des peuples des pays de l’UEMOA, de prendre conscience du piège qui leur est tendu et de rejeter fermement le « relookage » actuel du franc CFA – avec tutelle française discrète, mais persistante. Il est plus réaliste d’envisager une sortie de la zone CFA que d’espérer « sortir la France du CFA ». L’option la plus pertinente pour chacune des économies concernées est sans doute de se dégager de ce carcan anachronique afin d’appuyer le projet de monnaie commune de la CEDEAO. La même décision pourrait être prise par les pays de la CEMAC. Une telle orientation ne constituerait peut-être pas la solution optimale, mais plutôt, assurément, un moindre mal. À condition, évidemment, que les Africains ne tombent pas dans le même traquenard que les Européens n’ont pu éviter avec l’eurozone.

Les limites de la CEDEAO sont visibles, notamment du fait de son insuffisante distanciation de la ligne néolibérale et du risque de domination du Nigeria (producteur de pétrole), secondé par le Ghana (exportateur d’or). Néanmoins, et de manière déterminante, une dynamique pourrait être ainsi insufflée, favorisant une souveraineté monétaire plus authentiquement panafricaine – surtout si elle est rejointe par d’autres pays, au-delà même de ceux d’Afrique centrale. Pour cette nouvelle monnaie, appelée à élargir progressivement sa zone d’influence sur le continent africain, le plus opportun serait un régime de change flexible, mais maîtrisé grâce à l’arrimage sur un panier* de devises reflétant, par ses composition et pondération, la diversité du commerce extérieur des économies membres.

Rémy Herrera, La Monnaie : du pouvoir de la finance à la souveraineté des peuples, PubliCetim nos 43-44, éd. du CETIM, Genève, 2022, 384 p. ISBN : 978-2-88053-142-3.

Note : dans le livre, les * renvoient à un important glossaire de près de 300 entrées.

1 Six de ces sept derniers pays, dont aucun n’utilise le franc CFA, forment la Zone monétaire d’Afrique de l’Ouest (ZMAO) – exception faite du Cap-Vert, qui a choisi de ne pas y appartenir.

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