Soulèvements populaires en Colombie

07/07/2021

Depuis plus d’un mois, des manifestations massives embrasent les rues et les places colombiennes. Un soulèvement populaire sans précédent contre les politiques néolibérales et la corruption du gouvernement d’Ivan Duque.

Les manifestations, transformées rapidement en une grève générale nationale, sont portées par le Comité national de grève (Comité de Paro, CNP) qui rassemble les divers mouvements sociaux du pays, les grandes centrales syndicales, les organisations paysannes, les organisations des populations autochtones (la minga indigène), les étudiant·e·s, les organisations féministes, les jeunes précaires et de larges franges de la classe moyenne. Un grand mouvement social aux caractéristiques et aux revendications diverses, certes, mais uni quant à l’opposition à ce gouvernement.

L’étincelle qui a déclenché les protestations est la réforme fiscale voulue par le gouvernement Duque. Elle avait pour objectif de réduire le déficit fiscal et d’épargner les grandes entreprises et les élites du pays en faisant passer à la caisse les classes populaires, déjà marginalisées par des années de néolibéralisme, à force de coupes dans le budget des services publics, d’augmentation de la TVA sur les produits de première nécessité (de 5 % à 19 % !) et de création de nouveaux impôts sur les revenus jusqu’alors exemptés car jugés trop bas.

La réponse du gouvernement face aux mobilisations sociales a été militaire et d’une répression inouïe. Depuis le début du soulèvement, les chiffres officiels parlent de plus de cinquante morts, de milliers de blessés, de plus de 130 personnes disparues, de milliers de détentions arbitraires et de dizaines de cas de viol par les « forces de l’ordre ». Plusieurs Rapporteur·es spéciaux·ales et expert·es indépendant·es des Nations Unies, ainsi que la Commission inter-américaine des droits de l’homme, ont condamné la répression des manifestations, consterné·es par l’usage excessif et illégal de la force, tout en demandant des enquêtes sur les décès et autres violations. L’une de leurs principales préoccupations est l’implication de l’armée, dont le personnel est formé principalement pour défendre le pays contre les menaces militaires et ne devrait pas être utilisée pour intervenir lors de manifestations.

Suite à la pression populaire exercée par la mobilisation de rues, le gouvernement a été contraint de retirer le projet de réforme et le Ministre des finances a présenté sa démission. Mais cela n’a pas été suffisant pour calmer la colère populaire qui est plus profonde, les protestations contre la réforme fiscale n’étant que l’expression d’un mécontentement généralisé.

Comment en est-on arrivé là ?

Si l’on veut saisir la nature des protestations et des revendications du peuple colombien, il est nécessaire de se pencher bien au-delà de la situation présente. Une brève rétrospective historique est nécessaire.

Les 70 dernières années nous relatent l’histoire d’un pays ébranlé par une guerre civile meurtrière et par la volonté des gouvernements successifs d’éradiquer tout mouvement, toute organisation, tout élément qui puisse remettre en cause les intérêts des élites économiques et politiques du pays.

Aujourd’hui la Colombie est connue comme le pays le plus inégal d’Amérique latine et parmi les cinq pays les plus inégaux au monde. Selon la Direction nationale des statistiques, le taux de pauvreté dans le pays est passé de 35,7 % en 2019 à 46,1 % en 2020.

La corruption constitue également un problème endémique. Selon le bureau du Procureur général, depuis le début de la pandémie mondiale en mars 2020, 837 dossiers ont fait l’objet d’une procédure disciplinaire, dont 417 maires, 26 gouverneurs et 32 conseillers municipaux, sans oublier l’ex-président Alvaro Uribe qui fait l’objet d’une trentaine de procédures ouvertes pour différents crimes, allant de l’espionnage dans les campagnes, aux liens avec le paramilitarisme et les milieux du narcotrafic.

Le tissu économico-industriel du pays est monopolisé par une poignée de grandes sociétés transnationales, actives dans les secteurs stratégiques de la Colombie pour s’emparer des ressources du pays. Il n’y a pas de miracle, des décennies de néolibéralisme débridé ont fait de la Colombie un Eldorado pour ces géants économiques et un enfer pour les classes populaires.

En 2016, l’Accord de paix entre la guérilla des FARC et le gouvernement a suscité beaucoup d’espoir. Or, cet accord n’a pas été mis en œuvre et de ce fait n’a pas résolu les problèmes structurels du pays : la question de la répartition des terres, les inégalités, la sécurité sociale, la marginalisation des populations paysannes, indigènes et afro-descendantes. Depuis 2016, plus de 1000 dirigeant·e·s sociaux·ales ont été assassiné·e·s. De fait, le gouvernement a continué avec sa stratégie, basée sur la répression et la suppression de toute voix discordante afin de maintenir le statu quo.

Enfin, le gouvernement colombien s’est distingué par la gestion catastrophique de la pandémie de COVID-19, approchant actuellement des 100 000 morts. Selon John Freddy Gomez, politologue à l’Université nationale de Colombie, l’urgence sanitaire a été utilisée comme prétexte pour accélérer le transfert des richesses des périphéries vers les métropoles et la dépossession des classes populaires au profit de celles aisées. Cela permettrait de générer de nouveaux cycles d’accumulation et d’imposer de nouvelles réformes visant davantage la privatisation et la marchandisation des secteurs économiques clés.

Les événements en Colombie doivent donc être lus à la lumière de ce contexte général et dans la perspective du développement économique dictée par le gouvernement Duque.

Et maintenant ?

Le 15 juin 2021, le Comité de grève a annoncé la suspension temporaire des manifestations après presque 50 jours, sans que cela ne signifie la fin des mobilisations sociales. « Nous avons décidé d’interrompre temporairement les mobilisations », a déclaré lors d’une conférence de presse le Président de la centrale syndicale unitaire (CUT), Francisco Maltés. Le leader syndical a assuré que « la mobilisation sociale se poursuivra car les causes qui l’ont générée ne sont toujours pas résolues »et a annoncé le début d’un dialogue social pour élaborer plusieurs projets de loi allant dans le sens des revendications populaires. Il sera maintenant question de voir comment le Congrès accueillera ces propositions de lois et comment le gouvernement orientera sa politique économique et sociale.

Dans de nombreux pays, des manifestations de solidarité avec le peuple colombien sont organisées. Il est plus que jamais crucial de continuer à soutenir les revendications légitimes du peuple colombien afin que ce pays retrouve enfin la paix.

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