De la gare de Monthey, les manifestant·es ont marché vers l’usine chimique de Syngenta derrière des banderoles qui résumaient l’enjeu: «Pesticides, Syngenta: ni ici ni ailleurs» et «Syngenta pollueur-payeur». A l’appel notamment d’Uniterre, de Public Eye, de BreakFree Suisse, du CETIM, des Soulèvements de la Terre Genève et de plusieurs collectifs locaux, la mobilisation a rassemblé environ 300 personnes. Des actions parallèles se tenaient à Bâle et dans d’autres pays.
La manifestation ne se voulait pas seulement symbolique. Les organisations demandaient à Syngenta de publier la liste des substances fabriquées à Monthey, d’arrêter la production destinée à l’exportation de produits interdits en Suisse ou en Europe, et de prendre en charge les dommages provoqués par ses activités. Elles réclamaient également la transparence sur les rejets industriels et la fin des procédures qui empêchent les collectivités d’accéder aux informations nécessaires à la protection de l’eau potable.
Monthey, laboratoire d’un double standard
Le site valaisan occupe une place stratégique dans l’organisation mondiale de Syngenta. L’entreprise le présente comme un centre majeur de production et d’industrialisation, installé dans un environnement réglementaire permettant la fabrication et l’exportation de produits phytosanitaires. Pour ses opposants, cette formulation industrielle signifie surtout que la Suisse accueille les profits et les infrastructures, tandis que les risques sont dispersés dans les campagnes, les eaux et les corps.
Le cas du 1,2,4-triazole cristallise cette contestation. Selon les organisations mobilisées, plus de 60 tonnes de cette substance ont été déversées dans le Rhône depuis le site de Monthey, affectant la qualité de l’eau autour du Léman et concernant potentiellement près d’un million de personnes en Suisse romande et dans la France voisine. Des communes doivent désormais envisager des infrastructures de traitement, alors que l’accès aux informations sur les rejets et les responsabilités demeure contesté.
La question dépasse donc la seule pollution d’un cours d’eau. Qui décide du niveau de risque acceptable? Qui contrôle les installations? Qui paie les analyses et la dépollution? Et qui répond des conséquences lorsque les effets sanitaires apparaissent des années plus tard?
Dans le système actuel, la réponse est souvent connue d’avance: les collectivités publiques financent, les populations exposées supportent les risques et les entreprises invoquent la conformité aux autorisations délivrées. Le principe du «pollueur-payeur» reste alors une promesse abstraite, tandis que les contribuables deviennent les payeurs effectifs de la pollution.
Une industrie qui vend le risque à distance
Syngenta n’est pas seulement mise en cause pour des rejets industriels en Suisse. La firme appartient à un secteur dont le modèle économique repose sur la commercialisation mondiale de semences, d’herbicides, de fongicides et d’insecticides. Les produits sont vendus dans des contextes réglementaires très différents, avec des niveaux de protection variables selon les pays.
Une partie importante des revenus de Syngenta provient de pesticides classés comme hautement dangereux par des organisations spécialisées. Plusieurs substances présentes dans les produits commercialisés par l’entreprise sont considérées comme particulièrement préoccupantes. Certaines sont interdites en Suisse ou dans l’UE, mais continuent d’être vendues dans des pays où les réglementations sont moins protectrices, notamment au Brésil, en Argentine ou en Inde.
L’atrazine fournit un exemple révélateur. Interdite en Suisse et dans l’UE en raison notamment de la contamination des eaux, elle demeurait commercialisée au Brésil.
Or les travailleurs agricoles et les populations rurales sont précisément ceux qui disposent du moins de moyens pour se protéger. L’exposition ne concerne pas uniquement l’utilisateur qui pulvérise le produit. Elle touche les ouvriers des plantations, les familles vivant près des champs, les riverains, les sols, les nappes phréatiques, les insectes pollinisateurs et les générations futures.
Des dommages sanitaires
Les pesticides ne provoquent pas tous les mêmes effets et il faut éviter d’attribuer mécaniquement chaque maladie à une substance particulière. Mais l’accumulation des alertes est suffisamment documentée pour rendre intenable le discours selon lequel il suffirait de respecter les étiquettes et les doses prescrites.
Les organisations mobilisées évoquent des intoxications aiguës, des maladies chroniques et des cancers, particulièrement parmi les agriculteurs, les travailleurs agricoles et les communautés rurales. Le paraquat, herbicide historiquement associé à Syngenta, fait notamment l’objet de procédures judiciaires aux Etats-Unis concernant un lien allégué avec la maladie de Parkinson. Des centaines de plaignants ont refusé des propositions d’accord, tandis que l’entreprise continue de nier toute responsabilité et affirme que le produit est sûr lorsqu’il est utilisé conformément aux instructions. Le problème est aussi politique: la charge de la preuve repose généralement sur les victimes.
Le pouvoir des transnationales ne s’arrête pas aux frontières
La campagne soutenue par le CETIM replace la mobilisation contre Syngenta dans un combat plus large: celui contre l’impunité des sociétés transnationales. Une entreprise peut avoir son siège en Suisse, produire dans plusieurs pays, vendre sur tous les continents et organiser ses responsabilités à travers des filiales. Les victimes, elles, restent souvent assignées à une juridiction locale, avec des moyens limités. C’est ce déséquilibre que cherche à corriger le projet de traité contraignant de l’ONU sur les entreprises et les droits humains. Le processus a été lancé en 2014 par le Conseil des droits de l’homme, qui a créé un groupe de travail intergouvernemental chargé d’élaborer un instrument juridiquement obligatoire.
Pour le CETIM et la Campagne mondiale, un tel traité devrait notamment imposer aux entreprises une responsabilité directe en matière de droits humains et d’environnement, mais aussi permettre aux victimes d’obtenir réparation dans le pays où se trouve la maison mère, établir une responsabilité solidaire entre la société mère, ses filiales et ses sous-traitants. Il devrait aussi faire prévaloir les droits humains sur les accords commerciaux, protéger les paysans, les syndicats et les défenseurs de l’environnement, garantir l’accès aux preuves détenues par les entreprises et empêcher qu’une multinationale se défausse sur une filiale juridiquement distincte. Sans ces garanties, les obligations de «diligence raisonnable» risquent de rester des exercices administratifs.
Changer de système, pas seulement de produit
La question posée à Monthey n’est donc pas simplement celle d’un pesticide particulier. Elle concerne le modèle agricole tout entier. Une transition crédible ne peut pas consister à remplacer un produit dangereux par un produit à peine moins dangereux. Elle suppose de renforcer l’agroécologie, la recherche publique indépendante, les circuits courts, la souveraineté semencière et le revenu paysan. Elle implique aussi que les agriculteurs ne soient pas laissés seuls face au coût du changement: sortir des pesticides exige des prix rémunérateurs, un accompagnement technique et une politique agricole qui cesse de favoriser les modèles les plus dépendants de l’agrochimie.
Le futur traité de l’ONU ne suffira pas, à lui seul, à transformer l’agriculture. Mais il pourrait modifier le rapport de forces: donner des droits opposables aux victimes, rendre les maisons mères responsables des agissements de leurs filiales et placer les droits humains au-dessus des intérêts commerciaux. C’est pourquoi la campagne contre les transnationales est indissociable de la lutte contre Syngenta.