Cet article a été publié dans Le Courrier, 16 octobre 2026. Vous pouvez y accéder ici
L’année 2026 marque le soixantième anniversaire de la Conférence Tricontinentale de La Havane, jalon historique des mouvements de décolonisation et de libération nationale. S’il eût été légitime d’espérer la célébration à Cuba de la solidarité entre les peuples, de la marche des nations vers la pleine souveraineté et de l’égalité en droit; l’actualité à laquelle est soumise la nation cubaine s’avère profondément contraire à ces aspirations.
Les débats tenus lors de la 63e session du Conseil des droits de l’homme ont permis d’analyser avec rigueur l’impact des mesures coercitives unilatérales des États-Unis ciblant Cuba. Madame Alena Douhan (Rapporteuse spéciale de l’ONU), a présenté les conclusions de sa visite dans ce pays consacrées aux « effets négatifs des mesures coercitives unilatérales sur l’exercice des droits de l’homme ».
Dans son rapport, Mme Douhan rappelle que l’embargo imposé à Cuba englobe un large spectre de sanctions instaurées par le gouvernement des États-Unis depuis 1962 et se poursuit sans répit. Les restrictions les plus conséquentes portent sur l’interdiction des flux financiers et sur le blocus du trafic maritime à destination de l’île. La Rapporteuse spéciale souligne que le durcissement de ce blocus par les États-Unis en janvier 2026 accentue la situation de précarité de l’île caribéenne. Selon elle, ces mesures constitue une grave atteinte aux droits humains garantis par la Charte des Nations Unies, notamment l’atteinte au droit à l’alimentation.
En effet, la pénurie de combustible provoquée par l’embargo a comme conséquence une baisse considérable de la production alimentaire cubaine. Ce secteur fonctionne avec moins de 40% du fuel nécessaire à son fonctionnement normal. Cette situation impacte entre autres la production (-21% de production sur la viande de bœuf) et provoque l’inflation sur les produits alimentaire (37% en 2024).
La population cubaine se voit également lésée dans son droit fondamental à la santé. Bien que les produits médicaux soient théoriquement exemptés des mesures de blocus, l’application de la règle dite des « 10% de minimis », stipulant que tout bien commercial contenant au moins 10 % de composants d’origine ou sous licence étasunienne est soumis aux sanctions, entrave l’acheminement de la majorité des médicaments vers Cuba. Cette situation génère de graves pénuries, affectant notamment les tests de dépistage de la « dengue » et du « chikungunya », les répulsifs contre les moustiques, ainsi que les traitements destinés aux pathologies cardiaques et oncologiques. Le manque de matériel médical occasionne des ralentissement considérables des services médicaux, Mme Douhan fait état de plus de 96’000 (dont 11’000 enfants) patients en attente d’une intervention chirurgicale. Cette situation a pour conséquence l’augmentation du taux de mortalité et d’un risque accrue d’épidémies.
Au-delà des seules pénuries de médicaments, c’est l’ensemble de l’industrie pharmaceutique cubaine qui se trouve fragilisée. La Rapporteuse spéciale illustre ce constat par l’exemple d’un équipement de fabrication allemande nécessitant des pièces de rechange et l’intervention de techniciens spécialisés. Face au refus du fabricant allemand de procéder aux réparations, la remise en état de la machine a finalement été assurée par des experts russes.
Le rapport souligne la dépendance des infrastructures cubaines aux importations d’équipement et pièces de rechanges depuis l’étranger. Les effets cumulés des différentes mesures du blocus sont la cause principales des coupures d’électricités récurrentes (pouvant durer jusqu’à 20h) qui sape la distribution et la disponibilité des ressources de base pour la population insulaire (électricité, eau, gaz).
Dans le domaine académique, les contraintes financières et administratives imposées par les États-Unis constituent une entrave significative à la coopération. De nombreux chercheurs et spécialistes sont ainsi dissuadés de mener des travaux conjoints avec les institutions cubaines, en raison des risques pesant sur leur liberté de circulation, notamment la menace d’une révocation de leur autorisation de voyage aux États-Unis (ESTA) ou d’une suspension de leur visa. Il en est de même pour le travail humanitaire ; les ONG et les bénévoles renoncent à intervenir sur le territoire cubain par peur des sanctions.
Afin de pallier cette situation, le gouvernement cubain a instauré un ensemble de politiques destinées à atténuer les répercussions de l’embargo. Sur le plan économique, une réforme visant à stimuler le secteur des petites et moyennes entreprises a été mise en œuvre. Parallèlement, l’État subventionne les produits de première nécessité (riz, sucre, détergents, savon, etc.) tout en appliquant une tarification symbolique afin de garantir l’accès de la population aux services publics essentiels, notamment l’électricité, le gaz et l’eau.
Dans le cadre de l’assistance aux citoyens affectés par les conséquences de l’ouragan Melissa, les résidents des zones sinistrées ont bénéficié d’une aide étatique couvrant jusqu’à cinquante pour cent du coût des matériaux de construction bien que Cuba (2,2 millions de sinistrés) aie reçu 35 fois moins d’aide humanitaire que la Jamaïque (1,6 million de sinistrés).
Mme Douhan, affirme que l’île est réduite à moins de 40% de ses capacités économique à cause de l’ensemble des mesures coercitives unilatérales, compromettant gravement la jouissance des droits humains de la population cubaine et frappant durement les couches de la population les plus vulnérables.
Le rapport démontre une fois de plus que ces mesures constitue de fait une « punition collective » qui cible en priorité les personnes en situation précaire. La détérioration des services publics menace la vie du peuple cubain, en premier lieu les femmes enceintes, les personnes âgées, les enfants et les malades. Deux habitant sur trois doivent sauter des repas et les listes d’attente dans les hôpitaux ne cesse de s’allonger.
De plus, la Rapporteuse spéciale souligne que cette situation sort du cadre bilatéral entre Cuba et les États-Unis, étant donné que ces mesures arbitrairement imposées par Washington sont appliquées à la lettre par des institutions financières et autres sociétés transnationales, sans réaction de la part des États de siège de ces entités. C’est pourquoi elle évoque la complicité des États tiers, en particulier, occidentaux, dans l’entreprise étasunienne.
Il convient de rappeler que les punitions collectives, ainsi que la privation de nourriture et d’accès aux traitements médicaux, constituent des violations manifestes du droit international. Infliger de telles souffrances à une population entière, sous prétexte de lutte contre l’autoritarisme relève d’une forme de chantage idéologique. Une telle démarche viole également le droit international humanitaire.
En conclusion la Rapporteuse spéciale de l’ONU exhorte les États-Unis et tous les autres État membres de l’ONU à respecter le principe de non-ingérence. Elle exhorte le Conseil des droits de l’homme à exiger la levée de l’ensemble des sanctions imposées à Cuba, en raison de leur caractère illégal. Elle rappelle que, ces sanctions étant appliquées de manière unilatérale, il incombe à tous les États d’assumer leurs responsabilités à l’égard de leurs entreprises et institutions nationales qui entravent de facto la pleine réalisation des droits humains à Cuba.
Dans ce contexte, les autorités suisses ont aussi l’obligation de garantir le respect du droit international et des droits humains. L’inaction de nos instances dirigeantes équivaut à un soutien à la crise humanitaire provoquée par les États-Unis à Cuba. La passivité de nos institutions contribue ainsi à l’augmentation de la mortalité, le défaut d’assistance lors de catastrophes naturelles ainsi que l’asphyxie criminelle que subit la population civile de l’île.
Faut-il le rappeler, cet embargo constitue un échec stratégique indéniable. Le maintien de ce blocus ne traduit rien d’autre qu’une logique d’ingérence illégale et illégitime des États-Unis au mépris absolu de la souveraineté nationale cubaine. Il est grand temps que l’ensemble des entités coupables d’atteintes aux droits de la population cubaine rendent des comptes et permettent enfin à cette dernière de jouir pleinement de ses droits fondamentaux.
Paris Galaz
Genève, le 8 octobre 2026